Entretien avec Mikaël Hirsch
Mikaël Hirsch s'entretient par écrit avec Jean-Noël Orengo et Caroline Hoctan :

Alpha : Mikaël, commençons par OMICRoN. Un seul titre pour deux objets très différents : ton blog et ton roman. Le blog est, aujourd'hui, une catégorie littéraire étudiée à l'Université. Peux-tu revenir sur les circonstances qui t'ont fait écrire un blog ? Quelle signification lui donnais-tu dans ton travail à cette époque et comment le vois-tu aujourd'hui ?
J'ai entamé l'écriture de ce blog lorsque j'ai su que mon roman allait paraître. D'une part, la publication annoncée me conférait soudain la légitimité de m'exprimer publiquement sur certains sujets. D'autre part, Je ne souhaitais pas laisser la totalité de la promotion du livre aux mains de mon éditeur. Occuper d'une manière ou d'une autre l'espace médiatique me semblait indispensable. Bien évidemment, cet exercice inauguré comme un tremplin publicitaire s'est tout de suite mué en quelque chose d'autre. Tout simplement parce que je ne suis pas publicitaire, mais écrivain. J'avais alors une perception très négative des blogs, que je considérais comme un déversoir extime et banal de la majorité silencieuse. Je n'ai jamais pu me résoudre à tenir un journal et ne souhaitais absolument pas me lancer dans cet exercice. J'ai très vite réalisé que l'écriture de mon roman, mais également que l'écriture de fiction en général s'était accompagnée au fil des ans de considérations para littéraire qui n'avaient sans doute pas leur place dans un livre, mais qui pouvaient s'épanouir de manière cohérente et articulée sur internet. Je n'y raconte pas ma vie, je n'y propose pas de récit, je n'y fais pas la promotion de mes livres ou de ceux des autres. J'exprime simplement mon point de vue sur la chose littéraire. Dans une certaine mesure, ce blog est devenu la marge de mon travail romanesque, où s'empilent les ratures et les notes, les bribes et les fragments de pensées disparates. Avec le temps, j'ai réalisé qu'il existait deux manières de gérer ses publications électroniques, celle du feuilletoniste et celle du dilettante. Le feuilletoniste cherche à captiver une audience versatile. Il use de démagogie, relate le scandale, l'invente si nécessaire et publie quotidiennement de peur de voir sa fréquentation baisser. Le dilettante n'a pas de calendrier. Il s'exprime quand il a quelque chose à dire et se fout du reste.
Bêta : Au risque de décevoir ses - nombreux - fans, Heinrich Reiss, l' « obscur compagnon de Schopenhauer », qui apparaît dans ton roman OMICRoN et dont ton narrateur, Thomas Steren, poursuit l'étude, est un fake... qui possède sa bio sur Wikipedia. Tout un pan de la littérature, au XXe siècle et même avant, s'est ingénié à créer de toute pièce des auteurs ou des œuvres imaginaires parfois présentés comme tels, parfois au contraire si bien insérés dans un tissu historique parfaitement reconnaissable qu'ils pouvaient passer pour authentiques. Je crois savoir que ce type d'activité t'intéresse particulièrement. Peux-tu nous en parler, préciser les enjeux à et les jeux à qui en découlent ? Dans cette affaire, le Web semble un prodigieux accélérateur de mensonges parfaitement recevables et propres à modifier la grande Histoire... ?
Je me dois d'insister, mais Heinrich Reiss existe ! Ceux qui s'évertuent à prétendre le contraire sont d'insupportables révisionnistes dont les motivations aussi obscures qu'étranges me désarçonnent. De toute évidence, on ne veut pas d'un nouveau Masque de fer ! Nul doute que la camorra universitaire, spécialiste de Schopenhauer, voit d'un très mauvais œil l'existence de ce double encombrant. Seul son suicide à Francfort, le 16 octobre 1850, reste sujet à caution. La disparition, le même jour et dans le même quartier, d'un homme d'âge et de corpulence identiques pousse certains chercheurs indépendants à échafauder la thèse d'une mise en scène. L'embarquement à Brème, le 19 octobre suivant, d'un certain Heinrich Frei sur le clipper Aulendorf semble étayer cette version des faits. Malheureusement, Le trois mat-brick chargé de machines-outils et de schnaps sombra corps et biens le 20 décembre 1850 près de l'île volcanique de Fatu-Hiva, dans l'archipel des Marquises. On dit que sur certains récifs encore difficiles d'accès de nos jours, de rares autochtones parleraient un créole d'allemand et de polynésien. Après de longues démarches, j'ai tenté d'entrer personnellement en contact avec un certain Temanava Taouaoure-Frei, qui n'a jamais daigné répondre à mes lettres. On n'en saura probablement jamais plus.
Gamma : Dans Pourquoi la fiction ?, Jean-Marie Schaeffer donne une lecture particulièrement fructueuse de la fiction. D'une part, c'est un outil qui, au même titre que l'expérimentation dans les sciences, participe d'une théorie de la connaissance. D'autre part, c'est un stimulus qui mobilise des capacités cognitives inusitées sans elles. Bref, une des conclusions paradoxales de ce livre, c'est que la littérature n'est jamais assez dans et pour la fiction, qu'elle n'est souvent pas au niveau des capacités fictionnelles qu'elle véhicule. Comment te situes-tu dans cette perspective d'une fiction sans complexe et assumant son rôle dans le domaine du savoir ?
Les Chrétiens croient au salut dans l'au-delà. En ce qui me concerne, je crois plus volontiers au salut par la fiction. Il s'agit certainement d'un acte de foi identique. Si « Dieu a fait l'homme à son image », il m'a toujours semblé que c'était justement dans la capacité de créer que résidait la similitude. La fiction est à la fois un baume qui console du réel et un biais permettant de toucher plus efficacement nos semblables. Dès l'enfance, la vie nous immunise progressivement contre le réel. Les chutes à répétition nous désensibilisent. La douleur d'exister devient enfin supportable. La tragédie de Mithridate est une métaphore de l'existence. On ne pleure pas en regardant les actualités, mais on est ému aux larmes par un film. Les artifices conventionnels de la fiction sont des clefs permettant de fracturer l'armure qui nous préserve et nous tient éloignés du réel. Le rapport intime entre fiction et réalité naît dans l'enfance. Si une chose m'a toujours paru pertinente, c'est bien le lien entre la vocation littéraire et ce moment charnière ou l'enfant réinvente sa propre filiation. On s'est tous imaginé être l'enfant d'un roi. Ce père-là, cette mère-là ne pouvaient être nos véritables géniteurs. Il devait y avoir eut un problème à un moment donné. C'est ainsi que l'invention du roman familial, du fait de l'antériorité impossible à percevoir, préfigure en quelque sorte la rédaction du roman tout court. Pourquoi certains d'entre nous finissent par empoigner la plume pour poursuivre ce travail d'invention, d'agencement, d'amélioration de la réalité et d'autres pas, je ne saurais le dire. Lorsque j'étais enfant, je me souviens très bien avoir raconté pendant plusieurs années que mon père était flûtiste de concert, alors qu'il était employé de bureau. Je tenais à cette version jusqu'à m'en persuader moi-même. Bien évidemment, « jouer de la flûte » signifiant aussi « raconter des histoires », les adeptes de Jacques Lacan seront comblés par mes mensonges...

Delta : OMICRoN, le roman, est stylistiquement et formellement très homogène, on peut même dire qu'il est d'une homogénéité frénétique. C'est un récit au passé et linéaire. Pourquoi une telle ligne de conduite ?
Je voulais écrire une histoire simple, une trajectoire, tendue comme celle d'une flèche, sans que la « machinerie » littéraire soit trop perceptible. C'est un objet que je souhaitais dès l'origine à double tranchant, puisqu'il s'agit au sens propre d'une histoire de doubles. Au premier abord, on trouve une histoire sans flash-back ni prolepse, racontée sur le mode du récit. Ce roman-là, bien qu'on m'ait reproché l'étrangeté de l'intrigue, les rebondissements et les nombreuses digressions, peut se résumer aisément, être lu par un grand nombre de lecteurs. Cette simplicité apparente me permet de dissimuler un autre livre dans lequel les enjeux en terme de structure et de symbolisme sont en réalité très complexes. Le positionnement des personnages dans l'espace et leurs rapports aux couleurs sont par exemple autant d'indications sur l'évolution de la courbe que suit la narration de manière inexorable. Ainsi, on pourrait désosser le roman en deux parties correspondant chacune à un groupe de longueur d'ondes. Si pour le Rimbaud des Voyelles, l'Oméga correspond au rayon violet, alors l'Omicron doit nécessairement épouser le rouge se situant à l'autre bout du spectre lumineux. Au-delà du violet, on trouve les ultra violets du soleil chypriote, les rayons X du scanner et finalement les rayons gamma de la bombe H qui planent sur le roman comme une menace permanente. En deçà du rouge, viennent les micro-ondes des téléphones portables et les ondes hertziennes de la radio et de la télévision. Ces éléments et leur utilisation dans le récit forment une trame imperceptible, mais cohérente qui sous-tends l'action en toute circonstance. Mon objectif lui aussi était double (comme tout le reste, bien sûr). Je désirais m'adresser simultanément à deux lectorats très différents, sans jamais abandonner l'un pour l'autre, et je cherchais également à convaincre un éditeur. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre. Si j'avais choisi de mettre ces tropes au premier plan, personne n'aurait jamais accepté de publier ce texte, susceptible alors de n'intéresser qu'une poignée de lecteurs de toute façon introuvables. En toutes circonstances, il faut avancer masqué (c'est d'ailleurs écrit en toutes lettres dans le livre).
Epsilon : La littérature contemporaine est assez paradoxale. Elle n'est pas, comme la littérature dite classique, un répertoire de formes théorisées et enseignées ayant fait l'objet d'une convention permettant à ses utilisateurs un emploi combinatoire. Elle n'est pas non plus, comme la littérature du XXe siècle, issue de la modernité, un travail soucieux de renouvellement permanent des formes à travers des ruptures et des jeux de reprises. Il n'est donc plus très efficace, pour les auteurs, de revendiquer la continuité comme la rupture. Qu'est-ce qui rend cette période intéressante ou inintéressante selon toi ?
Tout a été dit... et tout le monde le sait. C'est dans le deuxième terme de cette affirmation que réside pour moi la différence entre le moderne et le post-moderne. Lorsque j'ai commencé à écrire, j'essayais sans doute d'être post-quelque chose. C'est généralement le lot des étudiants en Lettres. Aujourd'hui, je ne pense plus trop à tout ça. Se focaliser sur l'impossibilité condamne à la paralysie. Je ne crois pas que la littérature puisse se résumer à un ensemble fini d'expériences devant être menées successivement. Les impasses font partie intégrante d'un tout plus vaste et en lieu et place d'une progression linéaire et chronologique, j'imagine plus facilement un développement en épis. On revient sur ses pas, on bifurque, bref, on tire des bords, surtout quand le vent est faible. Ce qui rend notre époque si difficile d'un point de vue esthétique, c'est justement cette obsession contemporaine qui tend à théoriser avant toute chose. On cherche à se positionner de manière préalable, au lieu de produire une oeuvre sincère qui sera le cas échéant étiqueter par d'autres. C'est pourquoi, je ne me considère pas comme un intellectuel, mais comme un artiste. Je veux réfléchir moins et agir plus.
Zêta : Ton roman porte le nom d'une lettre grecque, les noms des personnages rappellent un imaginaire Mitteleuropa. On pense à Kafka mais aussi à Hofmannsthal, l'auteur de la Lettre à Lord Chandos. Parle-nous de ton rapport à la géographie et à ses incidences littéraires ?
J'écris avec mes pieds, en marchant, en traversant des étendues, en traçant au sol une trajectoire qui m'est propre. Je circonscris des périmètres. L'écriture est presque toujours pour moi la superposition d'un espace géographique et d'un territoire littéraire. Je constitue des groupes d'auteurs, des affinités concitoyennes. Il y a ceux qui viennent d'une île perdue dans le brouillard, ceux d'un pays écrasé de soleil, ceux qui vivent sous la terre humide, ceux qui peuplent le ciel des villes. Les textes sont des fragments de continents jetés ça et là dans le désordre. Je range, je trie, j'établis peu à peu ma nomenclature, mes cartes d'état-major. En cheminant, je convoque ainsi les habitants d'une contrée pour m'accompagner. Écrire serait donc venir de quelque part et se rendre ailleurs, revenir sur ses pas ou fuir, tourner en rond, bref se déplacer. C'est pourquoi la toponymie a tant d'importance à mes yeux.

Êta : Tes études supérieures t'ont amené à étudier la littérature américaine. Tu proposes à D-Fiction un article vraiment passionnant sur ces « grands romans américains » considérés en tant que mythe. Penses-tu qu'aujourd'hui, la littérature américaine domine les autres littératures, notamment la littérature française et pourquoi ? Y aurait-il une spécificité dans l'écriture américaine qui amènent les écrivains de ce pays (et de ce continent à nous pensons à la littérature latinos et à des auteurs incroyables comme Bolaño) à se renouveler sans cesse, voire à réussir à produire aussi souvent des chefs d'œuvre ? Y aurait-il une écriture et une pensée sur ce continent plus en phase avec la contemporanéité que chez nous, en Europe ?
Je crois que l'intelligence et le talent sont des phénomènes collectifs, fruits d'un milieu, d'une culture et d'une langue à un moment donné, dans un espace donné. Corneille, Molière, Racine et La Fontaine, par exemple, ou bien Hemingway, Faulkner, Dos Passos et Steinbeck. Les volcanologues parlent de « points chauds » pour qualifier temporairement l'endroit où se déroulent les phénomènes effusifs. Du fait de la subduction permanente des plaques tectoniques, les points chauds se déplacent le long d'une ligne de force sur laquelle on trouve des volcans éteints, des atolls coralliens, traces d'une activité passée. Le point chaud de la littérature contemporaine se trouve certainement sur le continent américain. La France a connu dans les années cinquante une période très féconde. Le génie se déplace. Contrairement aux volcans qui essaiment en ligne droite et sans espoir de retour, l'énergie littéraire va et vient au gré de facteurs innombrables qui nous dépassent.
Thêta : Que penses-tu de tes contemporains français ? La plupart des auteurs publiés correspondent-ils à ta vision de la littérature ou te sens-tu loin de ce qu'ils produisent, de la littérature qui est la leur ? Pour préciser notre pensée, te sens-tu finalement représentatif plutôt d'une littérature novatrice à ta manière ou d'une littérature traditionnelle ? Où places-tu la modernité et le classicisme dans ton projet d'écriture ?
D'où vient que la querelle entre Gide et Claudel soit toujours un sujet de débat, tandis que les mots échangés entre Camille Laurens et Christine Angot nous laissent de marbre ? Il est trop tôt pour juger du talent de chacun et bien malin celui qui pense savoir ce que l'Histoire retiendra de notre époque littéraire. La poussière jouera son rôle et décantera pour nous, ou nos petits-enfants, le vin de l'année. D'où vient alors cette désaffection pour notre propre temps ? Le présent nous ennuie. C'est un mal français, une langueur atavique. On singeait déjà l'Antiquité sous l'Empire. Céline regrettait Chateaubriand et l'on regrette aujourd'hui Céline sans plus se soucier du roman contemporain. Les invectives sont pourtant les mêmes, les intrigues de palais en tout point identiques. Certains vont au ciel en voiture Pulmann et d'autres voient l'enfer dans les wagons du métro. On arguera que les Faux monnayeurs, que le Soulier de satin... que sais-je encore ? Le présent nous assomme, voilà tout. Demain, les œuvres et les débats d'aujourd'hui passionneront peut-être les foules anémiques. Il nous faut un quart de siècle pour susciter l'engouement, cinq lustres pour transformer le trivial en sujet d'études et le livre anodin en classique. Les écrivains le savent. C'est pourquoi ils flattent souvent l'avenir sans parler de leur époque. Qu'ils prennent garde toutefois. A trop chercher la postérité, on ne parle à personne, à trop prendre de recul, on ne perçoit que du flou. Je n'ai aucune vision particulière de la Littérature. En tant que lecteur, je cherche l'altérité dans l'œuvre. J'aime découvrir des auteurs qui me semblent étrangers, qui parlent une langue venue d'ailleurs, qui abordent des problèmes qui ne sont pas les miens et pourtant me séduisent et m'intriguent. J'aime avant tout me dire qu'il y a là « un pilote dans l'avion ». Je ne me reconnais pas le moins du monde dans une querelle opposant modernes et classiques. J'essaye tout juste d'être moi-même, un chaînon idiosyncrasique tendu entre un passé nécessaire et un futur inévitable. Rimbaud qui, faut-il le rappeler, a presque inventé la littérature contemporaine, était premier prix de vers latin. La révolution, l'avant-garde, si ces choses existent, ne s'inscrivent pas dans une volonté de renouveau - rien de mieux en effet que vouloir être original pour paraître affreusement banal- mais dans la tentative d'exprimer une perception personnelle du monde.
Iota : Tu as publié un recueil de poésie en 2000 à la Librairie-Galerie Racine intitulé Chants de partout et d'ailleurs. Pourquoi ce recueil, c'est-à-dire pourquoi pas en revue plutôt qu'en ouvrage ? Crois-tu encore à la publication de poésies lorsqu'on n'est pas un « poète » reconnu ? Qu'est-ce qui est important pour toi dans l'écriture de poésies formelles ? Ne crois-tu pas que la poésie, de nos jours, doit plutôt être pratiquée à l'intérieur même des romans pour aider ceux-ci à sortir du lot des « petites histoires » publiées à tour de bras ? Finalement, l'écriture aujourd'hui (quand on parle de littérature) n'a-t-elle pas pour enjeu principal celui de la poésie même, c'est-à-dire de produire une dimension poétique ? Ecris-tu encore des poèmes en vue de les publier ou bien juste pour toi ?
Si j'en crois Borges : « Il existe deux catégories de poètes. Les vrais cessent d'écrire à dix-sept ans et les autres finissent par publier ». J'appartiens donc à la seconde catégorie et dois m'y résoudre. J'ai longtemps écrit de la poésie et uniquement de la poésie. Frustré de ne pouvoir dépeindre certaines situations par ce médium, j'en suis venu à écrire des nouvelles, puis en fin de compte des romans. A posteriori, cette évolution me paraît totalement naturelle. On ne gravit pas les Grandes Jorasses à mains nues dès la première tentative. Un jour, quelqu'un (un éditeur) m'a dit : « Soyez un poète, soyez un romancier ou un nouvelliste, mais surtout, ne devenez pas écrivain ». À l'époque, j'avais pris ça pour une sentence brillante et sans appel, le genre de réplique qui n'admet aucun commentaire. J'étais resté là, silencieux, les yeux plissés par la réflexion. La peur d'être pris pour un dilettante m'ôtait tout sens critique. Il fallait donc choisir son camp ! C'était indispensable ! Avec le recul, je crois pouvoir dire que cette ineptie est la chose la plus ridicule qu'on m'ait jamais déclarée. Au-delà des cases et des têtes de gondole, en dépit des a priori et des certitudes, n'en déplaise aux censeurs paternalistes, je me sens profondément écrivain. Le roman n'est pas uniquement un genre totalitaire (c'est bien simple, si vous souhaitez être reconnu en tant qu'auteur, même médiocre, alors vous n'avez pas d'autre issue. Il vous faudra en passer par-là). Il exerce son omnipotence dans un paysage littéraire autrement dévasté. C'est aussi le genre hybride par excellence, une bâtardise historique sans règles véritablement définies qui permet à peu près toutes les audaces et tous les styles. Cicéron déclara au futur Octavien qui taquinait la muse : « La poésie est une activité de jeune homme ». J'ai publié ce recueil a vingt-sept ans, après avoir envoyé un seul texte court à un éditeur de poésie qui diffusait également une revue intitulée Les Hommes sans épaules. Je ne m'attendais pas vraiment à ce que cela débouche sur quoi que ce soit de sérieux. Cette expérience m'a donné l'impression d'être le dernier locuteur sur Terre d'une langue morte depuis des siècles. J'ai alors connu la solitude des grands espaces. Ma jeunesse était derrière moi.
Kappa : Tu as exercé plusieurs métiers avant de trouver ton poste de libraire, un peu par hasard d'ailleurs. Crois-tu que lorsqu'on écrit, ce soit difficile de s'insérer dans une vie professionnelle quelle qu'elle soit ? Souhaiterais-tu t'arrêter de travailler aujourd'hui pour te consacrer uniquement à l'écriture ?
Je crois qu'il est difficile de s'insérer dans la vie professionnelle tout court. Nous vivons désormais dans une société où l'offre est très supérieure à la demande en tout point. Assumer une vocation artistique n'arrange évidemment rien, bien au contraire, mais il serait absurde de s'engouffrer dans cette brèche en prônant une littérature « libérée » de toute contrainte. L'écriture se développe dans une sphère d'absence qu'il faut parfois quitter pour se livrer à des activités plus prosaïques. Revenir de là-bas est toujours un arrachement, une rupture temporaire du continuum littéraire. On maudit alors les heures qui nous tiennent éloignés du texte, comme les preuves accablantes d'une contingence matérielle et inévitable. Cet éloignement est comparable à celui qui nous sépare de l'être aimé. La distance crée une tension presque palpable qui finit par nourrir le texte lui-même. En réalité, cette séparation ne brise par le rythme, elle donne le rythme. Supprimer ces heures où le travail alimentaire vous retient et la tension diminue subitement, la passion retombe, affadie par la routine et le quotidien. La littérature est une jeune maîtresse. L'imaginer de loin comble l'attente, augmente le désir. On croît souvent que le temps disponible s'avère être le facteur indispensable à la création, mais le temps dit « libre », est bien souvent un couloir vide qu'il faut péniblement traverser jusqu'au point de concentration. Écrire en mangeant, en travaillant, en prenant le train, en se brossant les dents. Chaque geste quotidien doit devenir un élément déterminant du processus créatif. La rédaction, à proprement parler, n'est que la partie ridiculement visible d'un iceberg immergé. On aspire à retrouver Pénélope et en fin de compte, c'est peut-être bien Circé qui nous a tapés dans l'œil.
Lambda : Tu nous as confiés avoir rencontré beaucoup de difficultés pour trouver l'éditeur de ton premier roman tout comme pour ton prochain texte. Comment expliques-tu cela, alors même qu'un agent littéraire s'occupe de toi ? Te sens-tu aujourd'hui dans une impasse ? Que penses-tu de tous ces auteurs à parfois important au regard de la littérature à qui sont aujourd'hui dans la même situation que toi ? Est-ce une caractéristique de notre époque ou bien, en grand sage, juges-tu cela normal puisque finalement, même Proust ou Joyce ont été refusés et ont énormément galéré ?
La Littérature a beau être un art, l'édition est avant tout un commerce. Réussir à faire coïncider les intérêts de la culture et de l'industrie tient de la gageure. On entend souvent parler de « politique éditoriale » ce qui n'existe quasiment pas. Il faudrait plutôt parler de « politique commerciale » des maisons d'édition. Les livres qui se vendent peu sont des problèmes économiques, indépendamment de leurs qualités esthétiques. Voilà pourquoi un éditeur aura des scrupules à publier un texte qu'il trouve bon, mais peu susceptible de plaire à un large public. C'est l'inconvénient de la culture de masse. La concentration du capital ayant eu lieu ces dernières années dans le monde de l'édition y est sans doute pour quelque chose. Partout, la marge de manœuvre se réduit car les taux de rendement imposés par les actionnaires sont de plus en plus élevés. L'édition a longtemps été un secteur épargné par la restructuration du capital, mais ça n'est plus le cas. Travailler avec un agent littéraire permet d'être lu par des interlocuteurs crédibles, ce qui n'est pas si mal, mais ne peut garantir qu'un texte plaira, ou qu'il saura répondre à une attente marketing. Bien sûr, les éditeurs se trompent régulièrement. Des best-sellers annoncés connaissent l'échec et certains textes plus ambitieux rencontrent parfois le succès, ce qui rend les a priori obsolètes et d'une certaine façon, pimente le jeu. La donne n'a pas fondamentalement changé. Il faut savoir se frayer un chemin. La compétition, car c'en est une, confine au darwinisme littéraire. Proust et Joyce étaient convaincus de leur talent. Leur ténacité, envers et contre tout, fait partie intégrante de leur génie.
Mu : L'édition traditionnelle est-elle vraiment compétente quand on voit, par exemple, ces œuvres refusées qui parviennent un jour à être publiées et qui obtiennent la consécration ?
L'édition de textes littéraires est pratiquée par des êtres humains, imparfaits de nature, et qui plus est, animés par des objectifs souvent contradictoires. Gide n'aimait pas Proust, Calmann-Lévy a refusé Les Bienveillantes [de J. Littell], Le Voyage au bout de la nuit n'a pas reçu le Prix Goncourt (qui se souvient de Guy Mazeline, lauréat en 1932 ?). On se trompe. On est de mauvaise foi. On est cruel, parfois mesquin. On obéit à des contraintes qui fréquemment n'ont rien à voir avec la Littérature. Chercher à publier, c'est aussi accepter l'arbitraire.
Nu : Pour toi, la présence sur Internet pour un auteur aujourd'hui est-elle indispensable ? Internet par les blogs et les sites mais aussi prochainement par la lecture - en téléchargement sur des readers ou des téléphones - est-il une solution pour rencontrer un public et des lecteurs ?
Je connais des auteurs qui, négligeant totalement cet aspect, vendent pourtant leurs livres bien que mieux moi. Pour ma part, j'y vois un moyen simple et efficace de continuer à exister entre deux parutions. La réalité de mon activité littéraire n'est plus uniquement tributaire du milieu éditorial. Je suis libre de m'exprimer comme bon me semble, même si publier sur Internet équivaut souvent à lancer une bouteille à la mer. La multiplication des sources d'information nivelle et noie le message. Trouver soi-même sur Internet un texte susceptible de nous plaire consiste à chercher un message d'origine extraterrestre en écoutant une poignée d'étoiles parmi les milliards de la galaxie. Ma notoriété reste faible. Comme je l'ai dit plus haut, je suis très mauvais promoteur de moi-même. Si j'étais un baril de lessive, je resterais perpétuellement sur un rayonnage inaccessible, soustrait aux regards des chalands par des emballages plus attractifs. Ma motivation première est le plaisir que je prends à écrire sous ce format particulier qu'est la notule de blog. Contrairement aux idées reçues, on n'a jamais autant en lu en France qu'aujourd'hui. Toutefois, la part de la littérature dans la production globale diminue sans cesse. Si les Français lisaient beaucoup de romans, je penserais volontiers que l'auto édition par le biais de sites Internet pourrait être un débouché pour les auteurs « difficiles » qui ne trouvent pas ou plus de répondant chez les éditeurs motivés par le seul profit. Les lecteurs chercheraient alors à satisfaire leur passion en explorant le Web. En réalité, dans un marché où l'offre est pléthorique (en quantité) et la demande faible, la présence d'un tiers validant apparaît comme une caution morale indispensable. Le livre, au format papier ou électronique, reste un objet chargé d'une symbolique forte. Le lecteur part encore du principe que le texte « édité » a été lu, discuté, critiqué et finalement validé par une autorité quasi professorale, ce qui bien évidemment n'est pas toujours le cas. Un texte n'aura pas du tout la même portée qu'il soit publié sur un blog ou imprimé dans un livre. La difficulté du travail d'éditeur consiste justement à imaginer le manuscrit, intrinsèquement vil, en tant que livre potentiel. C'est à dire à dépasser la méfiance instinctive vis à vis du texte non encore publiée. Je ne crois donc pas à l'émergence d'un marché de la littérature shuntant le cadre traditionnel de l'édition. La démocratisation de l'impression à la demande, quant à elle, permettra peut-être aux éditeurs de cibler à moindre coût des niches marketing et de ce fait, de publier des textes plus divers.

Omicron : Ton prochain roman ?
Ce nouveau texte est situé à la croisée d'un questionnement de longue haleine sur l'influence de l'art et d'un événement personnel qui a servi de déclencheur. En 2004, j'ai découvert que mon père avait grandi à l'ombre d'un tableau de Marc Chagall, aujourd'hui disparu. Une simple photographie, oubliée pendant près de soixante ans l'atteste. Je me suis alors demandé quelle influence cette image avait pu exercer sur lui, durant ses jeunes années. Sort-on grandi, blessé ou simplement indemne d'une telle expérience ? Quelle fut depuis lors la part de l'artiste en lui et dans quelle mesure ai-je également subi par son intermédiaire inconscient l'influence du tableau ? En définitive, la nature de l'œuvre s'éloigne-t-elle de sa finalité à mesure que le temps passe, que les générations s'enchaînent, ou bien au contraire, existe-t-il une magie irréductible au travail de l'artiste qui survit et transforme son environnement ? La toile née dans le rêve et la fièvre passe de mains en mains, orne la cuisine, ou la chambre d'enfant, traverse les époques. Malgré lui, le génie devient décoratif, mais le tableau réclame une obole, et dérobe à ses maîtres un peu de poussière d'âme. Les spectateurs, malgré eux, forment une lignée qui s'ignore. La famille et cette autre famille rivalisent et se nouent. Quelle est donc la part du songe en nous et comment la transmet-on sans même le savoir ? Voilà certains des motifs qui traversent ce roman, intitulé Les Successions.
Xi : Une question d'actualité : que lis-tu en ce moment ? Aimerais-tu nous suggérer une œuvre ou un auteur que nous ne connaîtrions absolument pas et qui te semblerait être une urgence à découvrir ?
Je lis Le Chiendent de Raymond Queneau (mon goût pour les nouveautés, sans doute) et Indignation de Philip Roth (que j'ai trouvé sur Internet en version dédicacée pour une somme dérisoire, ce qui est une honte).
(Paris, janvier 2009)
Photos © Isabelle Rozenbaum

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