Les Successions
L'Ecuyère [Titre d'un tableau "invisible" de Chagall] peint a priori en 1929 sert de fil rouge à ce texte, lequel touche à la naissance du Surréalisme et se déroule dans l'entourage de Breton et Cocteau, Plaine Monceau à Paris au début des années 1920.
DR
La visite se poursuivait en silence. À l'occasion, Ferdinand s'arrêtait devant une caisse qui lui tenait particulièrement à cœur et en décrivait le contenu dans les moindres détails. Tout le monde savait pourtant qu'il ne l'avait jamais vue. Cette approche mystique et dépourvue de toute sensualité choquait et séduisait tout à la fois. Le discours étrange de Sastres se heurtait au monde comme une prophétie, un évangile en avance sur son époque. Les Surréalistes se délectaient de cette atmosphère onirique. Le décor, les caisses amoncelées dans un capharnaüm invraisemblable et pourtant raisonné, le monologue, les troublaient sans véritablement les atteindre. Ils regardaient ce monde confiné comme on contemple dans les eaux agitées, le reflet changeant d'une réalité qui a déçu. La serre, elle aussi, était envahie par les caisses. La grande pelouse n'était plus qu'un amas de boîtes disparates, entre lesquelles on pouvait encore circuler le long d'un chemin où l'herbe était usée par le passage. Là, les cubes s'empilaient dans un savant jeu de construction à l'équilibre parfois précaire, formant des colonnes prêtes à s'effondrer, des arches en ruine. On avançait entre ces murs de sapin noueux comme dans les rues d'une ancienne cité détruite par quelque catastrophe, une Pompéi, une Atlantide enfin redécouverte. La lumière des torches projetait alors des ombres dansantes sur les parois des caisses. À travers l'immense verrière, quelques étoiles pépiaient comme des oiseaux de nuit, rossignols figés dans l'espace, assujettis au seul rythme du ciel. Les mouvements de lumière semblaient donner vie à une végétation assoupie. Les feuilles de palme étaient alors prises d'une agitation illusoire. Plus loin, le coassement ininterrompu des grenouilles en quête de partenaire formait un bruit de fond uniforme, presque tranquille. On entendait également le plongeon occasionnel d'une tortue quittant la rive, suivi tout de suite après par le choc sourd et mat des carapaces se heurtant l'une l'autre. La jungle respirait. L'air chaud et humide véhiculait des relents fauves de poils et de charogne, l'humus en formation. Le contenu des caisses, si l'on y songeait, donnait immédiatement le tournis. En quelques années, Sastres avait accumulé ici tous les trésors que son immense fortune lui permettait d'acquérir. On ne comptait plus tous les Titien, Les Véronèse et les Delacroix, les statues antiques, les masques égyptiens. D'aucun prétendait même qu'il valait mieux visiter le Mausolée ne fut-ce qu'une fois et n'y rien voir du tout, plutôt que d'aller au Louvre tous les jours de sa vie. Lorsque des béotiens demandaient aux visiteurs réguliers ce qu'ils voyaient en ces lieux si secrets, il était difficile de leur répondre en des termes qu'ils pussent comprendre. Comment expliquer qu'on y voyait mieux sans l'aide des yeux et qu'une caisse, aussi banale fut-elle, magnifiait son contenu comme nul autre écrin. C'était toute la philosophie muséale et patrimoniale de la République qui était ainsi remise en cause. Au Louvre, on s'inquiétait de cette concurrence à la fois rude et incompréhensible. Certains conservateurs ayant voulu garder l'anonymat, avaient même réussi à se faire inviter au Mausolée pour en avoir le cœur net. Comment justifier une telle aberration ? Que cette pratique vienne à se propager. Que d'autres millionnaires excentriques viennent à racheter les chef-d'œuvres de la culture mondiale pour les enfermer dans des boîtes stupides et disgracieuses. Que dirait-on alors aux scolaires ? Que dirait-on aux touristes à la fin ?
Ferdinand connaissait toutes ses caisses par cœur. Il pouvait parler de chacune d'entre elles, dire où elle se situait et ce qu'elle contenait avec précision. Il était à la fois le gardien et l'inventaire vivant de son musée des ombres. Il fallait bien le croire sur parole, car il n'existait aucun moyen de vérifier ses dires. Seuls les catalogues des enchères trahissaient la nature des acquisitions. Certains passionnés avaient bien essayé de faire le compte, de tenir une liste à jour, épiant les allés et venus de Cherrier, ses déplacements en province et à l'étranger. La frénésie était cependant trop grande. Les Savoyards de Drouot, que Ferdinand respectait tant, étaient les derniers à pouvoir contempler les œuvres. Souvent, ils se réunissaient autour de la caisse encore ouverte, jetaient un ultime regard au tableau, puis clouaient la dernière planche tout en songeant au Mausolée. Combien de temps s'écoulerait-il avant que d'autres yeux que les leurs puissent à nouveau se baigner dans cette couleur ? Étrangement, la simple présence de Cherrier à une vente provoquait un regain d'intérêt pour les œuvres exposées. Ce n'était pas tant sa réputation d'expert qui accroissait la curiosité du public, mais simplement le fait que l'œuvre ainsi acquise fût sur le point de disparaître. La disparition future faisait grimper la côte. Les Savoyards eux-mêmes, pourtant peu enclins au sentimentalisme, s'étaient passés le mot. Chaque fois que Cherrier ramenait à son maître une nouvelle preuve de sa fidélité, tout le personnel de l'hôtel des ventes se réunissait en coulisse pour un adieu solennel à l'objet d'art.
Le circuit suivi par les visiteurs et leur guide était toujours différent. Les dimensions du palais et la quantité presque indénombrable de pièces permettaient une fantaisie toujours fluctuante. On ne passait pas forcément par la serre, bien que ce moment fût attendu par tous, vieux routards du mercredi soir aussi bien que jeunes novices. On découvrait sans cesse de nouveaux recoins, de nouveaux salons, des bibliothèques vides, des cabinets de toilette. Chaque parcours était dicté à Ferdinand par une soudaine impulsion. Il tournait dans un corridor, entrait dans un boudoir, ouvrait des portes, se laissant porté par sa seule liberté d'agir, ce que certains de ses invités appelaient parfois l'Inconscient. Chaque parcours étant unique, il dessinait dans le palais une ligne aux arabesques originales qu'on tâchait de visualiser après coup. D'aucuns considéraient ces dessins comme les fragments d'un message, les phrases d'un texte mystérieux envoyé depuis l'au-delà et transcrit sous forme d'itinéraire par le marquis spirite. Un jour, la dictée cesserait, ils en étaient sûrs. La révélation serait enfin complète. Il serait alors temps d'en déchiffrer le sens. Quelle que fut, la trajectoire et ses courbes, la visite s'achevait toujours au même endroit, comme un point final mis aux divagations. La chambre de Ferdinand était la dernière étape d'un chemin de croix aux nombreuses stations. On y passait nécessairement avant le retour à la réalité. La pièce était presque vide, dénuée de tout meuble, à l'exception d'un immense lit à baldaquin qui trônait au centre du quadrilatère. Le sol était couvert de tapis dont la taille et les motifs variés formaient une mosaïque de couleurs vives. Le lit aux colonnes d'ébène torsadées portait un ciel de velours bleu nuit tacheté d'or. Les murs étaient couverts de tentures épaisses. Toute la pièce était comme isolée de l'extérieur par l'épaisseur des tissus et la chaleur du feutre. Les bruits y étaient assourdis, étouffés. Une cheminée ouvragée s'étalait le long d'un mur. Deux énormes chenets en bronze, identiques aux sphinx de l'entrée, en occupaient l'âtre et donnaient aux visiteurs l'impression de visiter la chambre d'un templier quelque part entre Constantinople et Jérusalem. Ce qui frappait tout d'abord dans cette alcôve orientale, c'était l'évidente absence de caisse. Après en avoir tant vu, le vide relatif de la pièce semblait incongru, presque déplacé. Les habitués en connaissaient la cause et se mordaient les lèvres pour ne pas dévoiler à leurs nouveaux camarades la raison de cette étrangeté. Ferdinand soulevait alors les draps qui pendaient hors du lit et dévoilait la caisse couchée sous celui-ci, l'unique caisse de l'unique chambre du palais.
Pour en savoir plus sur Ferdinand de Sastres ...

Souscrivez au fil RSS