Trames
La Revanche des sites
Publié le 26/01/2009
Il y avait eu une promenade improvisée dans Paris, une longue ébauche de monologues croisés et noués si bien que plus personne ne comprenait rien et, à la fin, une pluie presque médicale avait soigné par sa violence les rues de toute circulation. Les vitrines prenaient sous l'averse une profondeur où s'imbriquaient des plans de toutes natures. Nous étions entrés dans un vaste complexe de jeu vidéo boulevard Ornano. IL avait pris un sérieux avantage sur moi auprès de L, d'abord à cause du sérieux implacable de ses argumentations, ensuite parce que j'étais de plus en plus gêné par mon crâne trop rasé, trop militaire alors qu'il ne cessait d'orchestrer sa chevelure selon un répertoire de gestes assez magiques. Certains jouent avec leur clope : lui jouait avec ses mèches.
« Au moins une fois dans leur carrière, la plupart des artistes se posent la question du lieu d'accueil de leur travail. Certains artistes se la posent à chaque exposition. » disait-il, tandis que nous franchissions le hall fluorescent et à l'odeur de dentifrice éclaté du complexe.
« Ce type de démarche, initiée à la fin des années soixante, pourrait aujourd'hui sembler un anachronisme. Mais, pas plus que la peinture à l'huile est une emprise de la Renaissance, l'art in situ dépend d'une période déterminée. Visible autrefois dans les dispositifs d'un Mantegna, l'in situ se déploie aujourd'hui chez Felice Varini, Michel Verjux, Patrice Hamel, John Cornu et beaucoup d'autres. Plutôt que de rejet, il faudrait d'ailleurs parler de sa banalisation. Mais cette entrée dans les mœurs artistiques n'occulte pas une certaine carence critique. Car les lieux ont changé. »
Ce n'était pas à proprement parlé une salle de jeux mais plutôt un casino pour gamins, avec le pourpre et l'or et l'encens des églises ou des mosquées.
« Tout d'abord, l'art in situ est lié à l'architecture et au paysage. C'est en effet entre les murs d'un bâtiment ou à l'extérieur de celui-ci qu'une œuvre in situ déduit ses propriétés formelles et plastiques. Mais qu'en est-il d'un lieu dématérialisé ? Bref, que devient l'art in situ confronté aux spécificités d'un site Web ? À l'heure du numérique, l'art in situ doit se doter d'une nouvelle grille de concepts capable de décrire les enjeux de sa liaison avec ce nouvel espace. »
Personne ne pouvait nous entendre car il est certain alors que la plupart des adolescents prisonniers de leurs armes ou de leur bagnole virtuelle nous aurait jugés comme d'authentiques béotiens indignes de pénétrer ainsi dans leur temple. En même temps, l'âge relativement modeste des thuriféraires n'empêchait pas la présence sur un podium d'une jeune, très jeune fille en cuissardes et short jean se trémoussant, une main accrochée à une barre de gogo, au son d'un jingle de jeu dont la publicité s'étoilait derrière elle en un fond stellaire presque idéal.
« Certes, un site est accessible via un écran lui-même consultable à partir d'une architecture précise - foyer, salle de lecture, musée. Une évidence de ce type permet au moins de distribuer trois focus relationnel : en plan large, le lieu d'accueil de l'écran et leur liens ; en second plan, l'écran lui-même, sa taille et sa résolution ; en plan terminal, le site et ses rapports internes. Ce troisième aspect est de très loin le plus complexe. Il est aujourd'hui démontré, au moins par le jeu vidéo, que d'un point de vue sensoriel, le joueur se comporte dans son environnement virtuel comme le spectateur d'un film ou le visiteur d'une exposition : il se considère comme à l'intérieur de ce à quoi il s'adonne. »
« Ainsi, il n'est pas interdit de risquer cette tautologie légèrement remaniée : sur la toile, un site est un site. »
Ce n'était sans doute pas sa conclusion à lui, mais ce fut la mienne. Je saluais ma propre défaite en disant bonsoir à L et Lui. Dehors, la pluie avait disparu mais les piétons et les véhicules étaient encore rares. Quelques phares venaient se fondre dans les flaques lumineuses des lampadaires. La nuit, les façades de Paris conservaient toujours un semblant de formes irréductibles à la pensée.



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